Identités

Les Csikós, derniers cow-boy des steppes hongroises

Dans la puszta, ces immenses steppes situées à 200 km à l’est de Budapest, les csikós, éleveurs de chevaux, continuent de vivre au rythme de leurs ancêtres. Gardiens de la race des Nonius, ils mènent une vie rude. Entre le soin des chevaux et le nettoyage des écuries, leurs journées de travail peuvent s’allonger sur 24 heures d’affilée.

« Cette nuit, Cserje a donné naissance à ce poulain », souligne Ildikó Szarvas, guide du haras Máta, en pointant du doigt un petit niché dans les pattes de sa mère. Ses longs membres frêles tremblent et sa démarche n’est pas encore assurée. Dans l’écurie, l’odeur du crottin envahit les narines. Au sol, une dizaine de centimètres de fumier et de paille amortissent le pas. Le haras se situe au cœur de la puszta« steppe » en hongrois —, qui s’étend sur près de 80 000 hectares. 

Ici, à 200 kilomètres à l’est de Budapest, la nature est reine. Les plaines marécageuses sont traversées par la rivière Tisza. Pendant les migrations près de 350 espèces d’oiseaux, comme la Grande Outarde, y trouvent refuge. Parc national, les steppes sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1999.

Au haras Máta, le troupeau compte 250 chevaux Nonius, reconnus eux aussi comme un patrimoine à préserver par l’UNESCO. Ils sont séparés en plusieurs groupes, selon leur sexe, et sont gardés par différents csikós. Péter Kosina, éleveur depuis huit ans, veille sur une cinquantaine de juments et 21 poulains. « Notre mission principale ici, c’est d’être gardiens des gènes des chevaux », explique-t-il. Non dressés, ils sont vendus environ 2 500 €, le double lorsqu’ils ont appris à être montés.

Tous les jours, les deux étalons du haras s’accouplent avec deux ou trois juments différentes. © Magyarpart

« Pour nommer les poulains, il y a plusieurs règles. Il doit y avoir un rapport avec celui de la mère. Cserje signifie “arbrisseau” en hongrois, traduit Ildikó, chaque année à sa lettre, donc il devrait commencer par un i -. » Les csikós proposent ensuite le prénom au comité qui garantit la protection et la préservation des gènes de ces chevaux. Tout est très encadré. Ce comité décide quel étalon peut s’accoupler avec quelle jument, pour éviter les problèmes de consanguinité et garantir la pureté de la race.

Des hennissements traversent l’étable. Deux csikós présents ce matin accompagnent un grand étalon noir. Son encolure et ses oreilles sont dressées. La bête mesure 1m60 au garrot, ses membres sont trapus, ses muscles dessinés, attributs caractérisitques de la race. « Les Nonius sont des chevaux très endurants, souvent utilisés dans les centres équestres ou pour l’attelage, souligne Ildikó, chez nous, les Nonius sont marrons ou brun foncé, dans le deuxième haras national en charge de leur reproduction, ils sont noirs”, en faisant référence à Mezőhegyes, à 250 kilomètres au sud de Budapest.

À tour de rôle, les juments sont présentées au mâle. « Ils essaient de savoir si celles sélectionnées pour se reproduire avec l’étalon sont d’accord. Si ça ne se passe pas bien aujourd’hui, ils essaieront à nouveau demain », traduit la guide. Nous sommes en pleine saison des amours, qui dure de mars à juin, les accouplements sont donc quotidiens. Après avoir fait les présentations, les juments sélectionnées sont accompagnées dehors, où attend l’étalon.

Les csikós mettent tous les jours de la paille fraîche dans les écuries. © Magyarpart

« Nous faisons cela toute l’année, même lorsqu’il fait 35 degrés en plein mois d’août »

Les hommes accompagnent ensuite les juments et leurs poulains dans une clairière, reviennent et s’activent pour remettre de la paille fraîche au sol. La poussière et l’odeur de foin envahit toute l’étable, alors que les trois csikós l’étalent avec de grandes fourches. Dehors, les meules d’herbe séchées sont empilées. Ils enchaînent les allers-retours, sous un soleil printanier agréable. Péter installe les bottes une à une sur la petite calèche tirée par « un âne croisé d’un cheval », s’esclaffe-t-il.

La veille, il est arrivé à 7h, il lui reste encore quatre heures de travail. Béret marron sur son crâne nu, Péter est plutôt sec, ses bras sont dessinés. « Ceux qui veulent devenir csikós ne voient que le côté romantique du métier, sans imaginer la difficulté et les responsabilités qu’il implique. » Il y a quelques années, un candidat, épuisé, a quitté le troupeau de chevaux sur lequel il devait veiller. « Nous faisons cela tous les jours, toute l’année, même lorsqu’il fait 35 degrés en plein mois d’août, mais nous le faisons parce que nous aimons nos chevaux »

Péter Kosina aide ses collègues, il en est à 26 heures de travail en continu. © Magyarpart

L’un de ses camarades attrape par le cou et la queue un poulain brun clair. Ildikó Szarvas, guide touristique au haras, précise que le jeune cheval a le nombril infecté et qu’il doit recevoir une injection. C’est aussi le moment de lui administrer son vaccin contre le tétanos. Le poulain se débat, sa mère veille au grain et s’agite un peu, avant que tous les deux s’apaisent. Péter récupère le liquide dans une fiole transparente que lui tend sa sœur, assistante vétérinaire au haras. Il plante l’aiguille dans la croupe du poulain.

« Ce qui est très dur pour les éleveurs, c’est aussi la solitude », grince Ildikó. Lorsqu’ils prennent leurs fonctions, ils doivent faire paître les chevaux, veiller sur eux, que la météo soit clémente ou non. Et pour cause, ils sont les gardiens de la race Nonius, décrétée trésor national par la Hongrie en 2004. « On ne doit jamais laisser les chevaux seuls, même la nuit. Il doit y avoir un csikós en permanence avec chaque troupeau », explique Péter. 

Les csikós sont payés 650 euros par mois, 100 de moins que le salaire médian. Pour compléter leur fin de mois, ils doivent avoir une autre activité. « J’élève des chevaux à la maison, avec ma femme. Nous en avons 5 en ce moment », développe Péter. Il les achète, les dresse puis les revend, quatre ou cinq fois plus cher. Le gouvernement verse aussi une aide pour ceux qui élèvent des Nonius, qui peut aller jusqu’à 3 200 euros pour un étalon.

Pour Ildikó, les personnes qui travaillent ici s’adaptent parce que c’est un mode de vie ancestral qui leur a été transmis par leurs familles. « Mais de nos jours, il y a beaucoup plus de factures à payer, et ils ont aussi beaucoup de dépenses pour s’occuper de leurs animaux. Avant la Seconde Guerre mondiale, les gens vivaient simplement, en plantant des légumes, avec la viande de leurs troupeaux, ils n’avaient pas besoin de grand chose », explique la guide. 

Avec la révolution industrielle, les chevaux ont été de moins en moins utilisés. « Les gens avaient envie d’une vie meilleure et sont massivement partis vers les grandes villes. » De nombreuses maisons sont à l’abandon dans les environs. En dehors de la ville d’Hortobágy, il n’y a pas grand chose, hormis de grandes fermes et quelques troupeaux de boeufs.

Des éleveurs attachés à leur région 

En plein été, les csikós enchaînent les spectacles de 20 minutes, en plein soleil, pour montrer la culture et les racines de leur métier. 

Un aspect folklorique que personne n’apprécie vraiment, mais qu’ils ne souhaitent pas voir disparaître pour autant. « Je n’avais pas envie d’aller travailler dans un haras, parce que je suis né et j’ai grandi ici, comme mes parents », explique Péter. Son père est un « gulyás », un éleveur de bœufs gris. Le tourisme fait partie des rentrées d’argent pour l’association à but non lucratif. « C’est ce qui nous permet de vivre cette vie, ajoute Péter avant de citer un célèbre proverbe hongrois : c’est une mauvaise chose qui est nécessaire »

Les calèches emmènent les touristes pour 30 minutes de balade dans la puszta. © Magyarpart

Chaque année, le haras reçoit 20 000 visiteurs, dont la moitié sont des touristes étrangers. Ildikó, la guide du haras, précise que c’est très dur pour les employés. « Nous n’avons que quatre personnes qui savent conduire les calèches, c’est très intense pour nous, d’autant plus l’été. » Péter pense avant tout à ses chevaux. « Nous travaillons avec le même cheval toute la journée. Parfois, certains sont essoufflés, développent des problèmes respiratoires, parce que ce n’est pas naturel pour eux de travailler sous des températures extrêmes aussi longtemps. »

Pour le show, les csikós revêtent les tenues de leurs ancêtres. Une longue robe bleu roi, aux manches bouffantes et un gilet noir épais, seule pièce encore portée quotidiennement par les éleveurs. Les touristes embarquent à bord d’une calèche, Ildikó détaille à chaque arrêt les particularités des éleveurs de boeufs, chèvres, puis les csikós montrent leurs tours. Il font s’asseoir les chevaux sur leurs pattes arrières. Une prouesse vieille de 300 ans, qui permettait aux cavaliers de se cacher dans les hautes herbes.

À la fin de la performance, ils réalisent la figure la plus impressionnante, la poste hongroise. Le csikós pose un pied sur la croupe de deux chevaux, et trois bêtes sont à l’avant, lancés au galop. Cette technique était utilisée au XVIIIe siècle pour ravitailler l’armée austro-hongroise. C’est d’ailleurs en 1840 que le métier csikós a été institutionnalisé, et le haras créé.

Les csikós réalisent en été quatre ou cinq show dans la journée. Ici, la poste hongroise. © Magyarpart

Il ne reste que 10 csikós à Hortobágy, et les potentiels candidats sont aussi attirés par le prestige du métier. « Les femmes adorent les csikós, certains portent la tenue mais ne sont pas vraiment des éleveurs, il le font pour se donner de l’allure », raconte Péter. Quant à l’avenir de leur profession, Péter craint une évolution vers le seul spectacle, sans aucun contexte derrière. « Certains viennent de la capitale sans être attachés comme nous aux traditions et à cette terre »

L’amour de cette terre, l’adoration qu’ils vouent à leurs chevaux les pousse à préserver leur profession, les tient debout la nuit. Le soleil ocre rase la puszta, le haras ferme ses portes aux visiteurs. Les csikós continuent à s’activer dans les étables. Ils vont voir les chevaux blessés, mettent de la paille fraîche pour la nuit, remplissent les abreuvoirs. Peut-être s’accorderont-ils quelques heures de sommeil, l’oreille dressée, prêts à accompagner une nouvelle mise-bas.